Appareil photo posé sur le large garde-corps de pierre d’un des grands escaliers du Palais Longchamp, je m’intéresse au monsieur au bas des marches, espérant que son chien saute dans ses bras ou bondisse. Arrive dans le champ cette dame tout en couleurs. Je change aussitôt ma mise au point à son profit.
Je marche dans la rue Caisserie en direction de la place de Lenche quand, jetant un œil dans cette rue sur la droite, je vois cet homme debout, plongé dans sa lecture. Heureusement j’ai l’appareil photo à la main, je déclenche tout en marchant pour ne pas attirer son attention. Souvent le cadrage approximatif s’en ressent… mais j’adore photographier les personnes qui lisent sur du papier. Si nos regards se croisent, je leur adresse facilement la parole, comme si j’étais en territoire ami. Là, il était manifestement trop absorbé pour que je le dérange.
Hier, mercredi soir, j’ai vu dans le petit théâtre de la place de Lenche, « A la ligne, feuillets d’usine », un seul en scène adapté du récit de Joseph Ponthus. L’interprète, Tonin Palazzotto, écrit dans la présentation du spectacle : « Quand je demandais à mon épouse de m’aider à répéter la partie sur l’abattoir, elle ne ne supportait pas, rien qu’à l’entendre. Même dehors, sous le tilleul devant notre maison, parmi les fleurs, les oiseaux et les papillons. Pourtant nous habitons la campagne, une campagne magnifique, avec un bassin qui coule devant chez nous… Eh bien, même là, c’était comme si tout s’obscurcissait au contact de ces mots, de cette réalité à peine décrite, à peine racontée. Alors je suis rentré dans la maison. Je me suis isolé. […] Je me suis éloigné pour répéter seul cette partie, pour y entrer seul, à l’abattoir. Et en traversant ces mots, je pense à elle. A la femme de Ponthus. A ce geste d’amour qui avait poussé son compagnon à tout quitter, à partir loin, à accepter un travail difficile pour la suivre. Et je me dis que, malgré la cruauté de ce que je raconte, malgré le poids de ces vies fracassées, il y a toujours quelque chose qui nous tient debout, quelque chose qui nous fait avancer. » Ce soir jeudi et demain vendredi au théâtre de Lenche. Pour les autres, lisez le magnifique « A la ligne, feuillets d’usine » de Joseph Ponthus.
Et pourquoi nous haïr, et mettre entre les races Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu ? De frontières au ciel voyons-nous quelques traces ? Sa voûte a-t-elle un mur, une borne, un milieu ? Nations, mot pompeux pour dire barbarie L’amour s’arrête-t-il où s’arrêtent vos pas ? Déchirez ces drapeaux, une autre voix vous crie : « L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie, La fraternité n’en a pas ». Lamartine. J’arrive près de cet homme qui lit le texte gravé sur le piédestal de la statue de Lamartine. En ces périodes troublées, je trouve ces vers bienvenus et réconfortants.
Sur la jetée au pied du Mucem, j’arrive du fond de l’image (!), je passe devant ce jeune type qui regarde le coucher de soleil sur la mer. Au niveau de la bitte d’amarrage (au milieu de la photo) je le photographie une première fois (pas vu, pas pris), puis je passe devant lui avant de me retourner après quelques pas pour le photographier sous un autre angle. Il tourne la tête dans ma direction au moment où j’appuie sur le déclencheur. Vu.